Culture
Culture dans le quartier

Le Penseur

© Association Quartier Breteuil

Musée

Rodin et les commandes publiques

L’œuvre d’Auguste Rodin (1840 – 1917) est indissociable des grandes commandes publiques qui la jalonnent et sont le miroir de son évolution formelle. Au-delà des audaces plastiques qu’elles reflètent et qui placent Rodin comme l’un des sculpteurs les plus inventifs et novateurs de son temps, leur histoire teintée de tensions et d’incompréhensions entre les commanditaires et l’artiste témoigne d’une évolution du goût plus lente à s’affranchir des normes conventionnelles en sculpture qu’en peinture. De fait, le parcours de Rodin, jusqu’au consensus autour de ses réalisations artistiques, ressemble assez peu à celui de ses contemporains Monet et Renoir, les deux figures de proue de l’impressionnisme. Monet et Renoir restent plus de dix ans en marge de l’art officiel lorsque Rodin bénéficie de grandes commandes de l’Etat, pour être finalement admis de leur vivant au musée du Louvre, alors que Rodin reste, même sur le tard, perçu comme un provocateur.

Le Monument des Bourgeois de Calais

En 1884, le maire de Calais, Omer Dewavrin, propose d’élever, à l’aide d’une souscription nationale, un monument en hommage aux notables de Calais qui avaient remis les clefs de leur ville au roi d’Angleterre. L’épisode est relaté dans les Chroniques de France de Jean de Froissard rédigées entre 1370 et 1400. Après onze mois de siège, la ville de Calais négocia sa reddition, Edouard III acceptant de laisser la vie sauve aux Calaisiens en échange du sacrifice de six d’entre eux, finalement graciés par l’entremise de l’épouse du roi, Philippa de Hainaut.

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C’est sur ce récit que Rodin s’appuie pour imaginer une première esquisse où les six notables sont représentés sur le même plan – une composition qui rompt avec les conventions de la statuaire publique qui privilégie la forme pyramidale, évoquant davantage celle des calvaires bretons – l’ensemble étant placé sur un haut socle orné de bas-relief qui contribue à une mise en scène triomphale. Cette maquette rencontre l’enthousiasme de la municipalité et de son comité qui confie la commande du monument à Rodin.

 

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Le sculpteur réalise de nombreuses études sur les expressions et les attitudes de chaque personnage, modelant des nus qu’il recouvre ensuite d’une tunique, comme il fera plus tard pour le Balzac. Pour les visages et les mains, Rodin recourt à une technique de montage déjà mise au point pour la Porte de l’Enfer en les modelant à part. Le musée Rodin rassemble une série d’esquisses qui illustrent ces différentes étapes, depuis des petites figures en terre cuite indiquant une idée générale jusqu’à des figures à taille demi-nature où le travail sur les expressions et le modelage des corps est beaucoup plus poussé.

 

 

 

Après ces études préparatoires, Rodin réalise le groupe en grandeur réelle en le disposant directement sur le sol, afin d’accentuer l’impact visuel de l’œuvre sur le public. Ce choix de mise en scène, jugé peu conforme aux canons de l’art officiel, déçoit les commanditaires, de même que le désespoir ou le découragement qui se lisent sur les visages des personnages, désormais isolés les uns des autres. En 1886, la banque dépositaire des fonds de souscription faisant faillite, Rodin est libéré des exigences des souscripteurs mais continue à travailler sur le projet. Une première œuvre aboutie en plâtre est présentée en 1889 à la galerie G. Petit lors d’une exposition conjointe Monet – Rodin.

 

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Une nouvelle souscription est lancée en 1893 et le monument est inauguré à Calais en juin 1895. Le groupe est à nouveau présenté sur un piédestal. Il ne sera présenté de plein pied avec les passants selon les vœux de Rodin qu’en 1924.

Depuis plusieurs copies en bronze du groupe ont été tirées. Quatre sont exposées dans différentes villes des Etats-Unis, et une dans les jardins du palais de Westminster.

 

Le monument à Balzac

De toutes les commandes confiées à Rodin, le Monument à Balzac est sans doute celui par lequel le sculpteur a rencontré les plus grandes difficultés à faire admettre sa vision et ses innovations plastiques.

C’est la Société de Gens de Lettres, par le biais de son président Emile Zola, qui se tourne en 1891 vers Rodin, après la mort du sculpteur Henri Chapu à qui la commande d’une statue à l’effigie de l’écrivain avait d’abord été octroyée.

 

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Reprenant le processus créatif déjà adopté pour les Bourgeois de Calais, dont il réutilise notamment la figure de Jean d’Aire, Rodin réalise une série d’esquisses et d’étude de nus, et un portrait de Balzac dans un premier temps assez réaliste. Parallèlement il travaille avec une grande précision à un moulage d’une robe de chambre dont il prévoit de revêtir le nu. Ce travail préparatoire prend beaucoup plus de temps que prévu, au point d’exaspérer le Comité de la Société des Gens de Lettres qui en 1897 met Rodin en demeure de présenter une œuvre aboutie.

Le plâtre de la statue du Balzac qui est exposé l’année suivante au Salon de 1898 s’est fortement éloigné d’un traitement réaliste. La figure de l’écrivain, drapé dans sa robe, donne à voir une image synthétique d’une audace formelle très étrangère au goût de l’époque. Le traitement du drapé, de même que l’exagération des traits du visage, forment un ensemble qui apparaît davantage comme une transposition plastique de l’énergie créatrice que comme un portrait en hommage à l’écrivain.

 

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Le scandale provoqué par l’œuvre est amplifié par le fait qu’il s’agrège à un autre scandale d’une toute autre ampleur, celui de l’affaire Dreyfus. Beaucoup de soutiens de Rodin qui proposent de racheter en souscription l’œuvre refusée sont dreyfusards. Rodin qui fuit les querelles politiques décide de rembourser ses commanditaires qui demandent à un autre sculpteur, Alexandre Falguière, une nouvelle statue.

 

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Jusqu’au Balzac, les commandes réalisées par Rodin, même si elles renouvelaient les canons classiques, ne les remettaient pas en cause, se situant dans l’ancienne tradition du langage allégorique, le corps humain restant le moyen privilégié pour rendre compte d’une idée, d’un sentiment. Avec le Balzac, l’approche académique et même naturaliste est dépassée pour atteindre une forme d’expression inédite. Le corps est réinterprété par l’artiste de façon radicale pour devenir un signe, la traduction formelle d’un point de vue subjectif ou symbolique.

 

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Nu Balzac

Balzac PM

Balzac profil

 

 

Musée Rodin

79, rue de Varenne
75007 PARIS